Antécédents

Notre passé dit-il qui nous sommes aujourd’hui ?

Je crois que oui. Si j’ai raison, j’aimerais partager avec vous quelque chose que j’ai écrit il y a vingt ans.

Une dissertation pour un cours d’anglais que je suivais à Los Angeles. Elle s’intitule Et vint un lapin. Elle parle d’un lapin et d’un ami qui apportait à manger à ma famille pendant les pénuries en Roumanie, quand j’avais huit ans. De ce que ce lapin a fini par signifier : de la nourriture, quand il n’y en avait pas ; de la sécurité, dans un pays qui n’était pas sûr.

Je l’ai relue l’autre soir. J’ai à peine reconnu la fille qui l’a écrite, et pourtant je l’ai reconnue complètement. Parce que tout ce que je suis aujourd’hui était déjà là. À l’époque, on courait vers le camion parce qu’on n’avait pas le choix. Aujourd’hui, Liam et moi, on court vers le monde parce qu’on en a la chance. La même fille. Une autre direction.

Et vint un lapin

Avant de donner la définition de ce qu’est un lapin, il est important de le considérer pour ce qu’il est : un lapin. Vous voyez à quel point cela peut être difficile ? Ça l’est parce que notre esprit ne cesse d’analyser chaque mot sans apport personnel, créant ainsi un système de communication trompeur. La définition courte d’un lapin est exactement celle à laquelle on s’attend : un animal à quatre pattes, à fourrure, mignon et attachant. Ma propre définition est assez différente. Je n’ai jamais pu jouer avec un lapin, ni même en avoir un. La première fois que j’ai vu un lapin, j’ai aussi pu le goûter. Ne vous méprenez pas ; un lapin représente plus que de la nourriture pour moi. Il porte tant de symboles qu’il est difficile de tous les garder en tête. Le premier symbole important est la famine, le deuxième la sécurité, et le troisième la famille. Comment un lapin peut-il n’être qu’un lapin et signifier tant de choses ? Ce qui est intéressant ici, c’est qu’un lapin est quelque chose que nous pouvons tous toucher, sentir et manger, et pourtant il peut aussi symboliser des choses que nous ne pouvons ni toucher, ni sentir, ni manger. Quel paradoxe, non ? Comment est-ce possible ? La réponse est très simple. Le lapin est un symbole plutôt qu’un mot quelconque ou un lapin en soi. C’est là que notre langage rencontre des problèmes, alors même que son but est très clair : communiquer. Les mots ne veulent plus dire ce qu’ils sont censés dire ; au contraire, les mots en tant que symboles contiennent un monde entier, un monde dans lequel les gens ont du mal à se comprendre à cause de leur complexité. Ne parlions-nous pas seulement d’un lapin, me demandez-vous ? J’ai bien peur que si ; et pourtant, en même temps, je parlais de sécurité, de pauvreté et de famille. Le langage se révèle être un outil imprécis et imparfait, parce que les gens, en général, ne comprennent pas le langage comme ils pensent le comprendre. Dans ce cas, la phrase « Je comprends tout à fait ce que tu veux dire » devient un euphémisme, ou quelque chose de plus que ce qui était réellement voulu.

J’associe la pauvreté au mot lapin depuis que j’ai huit ans. Je vivais encore en Roumanie à l’époque avec mes parents, et c’était en 1988. Les années quatre-vingt ont été une période difficile en Europe de l’Est, quel que soit le pays où l’on vivait. Tout ce à quoi on pensait avoir droit était en réalité un luxe, de l’électricité à l’eau en passant par le gaz. Même si l’on s’attendait à ce que l’électricité soit coupée le soir, je ne m’y suis jamais habituée. La peur d’être dans le noir, même quelques secondes, était comme un serpent qui me remontait le long de la colonne vertébrale ; mes parents gardaient donc toutes les bougies à portée de main. Malgré l’absence d’électricité pendant quelques heures, ce n’était pas aussi terrible que l’absence de chauffage. Voyez-vous, il y avait deux remèdes au manque d’électricité : l’un était d’allumer les bougies, l’autre de se coucher très tôt. Cependant, l’hiver était la période la plus dure à cause du chauffage. Les hivers étaient très rudes en Roumanie, et mes parents ne pouvaient pas faire grand-chose avec quelques couvertures. J’imagine que c’était simplement ainsi que la vie devait être pour nous. Nous ne pouvions pas comparer notre vie à celle des autres, parce que nous ne connaissions personne dont la vie était différente de la nôtre. Malheureusement, le manque de nourriture convenable était encore pire, parce qu’on en a vraiment besoin pour survivre. Il n’y avait pas de supermarchés en Roumanie ; nous recevions généralement notre nourriture grâce à un gros camion qui venait toujours au même endroit distribuer des vivres rationnés. Cette scène était incroyable, parce que je voyais tous mes voisins courir vers le camion comme s’il y avait le feu quelque part. Ils savaient qu’ils devaient être rapides, parce que chaque bouchée était rationnée ; même s’ils avaient chacun un ticket de rationnement, ils savaient qu’ils pouvaient repartir sans les produits de base comme le lait ou les œufs.

À un moment, il a été impossible de trouver de la viande pendant des mois. Heureusement, mes parents avaient un ami dont la passion dans la vie était la chasse. Quand il venait nous voir, ce qui arrivait assez souvent, il nous apportait des lapins morts en cadeau. C’était un délice d’avoir autre chose que des pommes de terre à manger. Le seul inconvénient, c’est que les lapins qu’il apportait étaient tout petits. Je me souviens avoir pensé qu’il n’y avait pas grand-chose à manger dessus, et qu’ils avaient un goût particulier auquel il fallait s’habituer, mais peu importait. Ma grand-mère était chargée de la cuisine ; tout le monde devait donc faire exactement ce qu’on lui disait. Moi, j’étais chargée de mettre la table. Comme le lapin devait nourrir six personnes à la fois, ma grand-mère le traitait comme une pierre précieuse plutôt que comme un animal mort. Inutile de préciser que les portions étaient plutôt petites ; mes parents sacrifiaient donc presque toujours leur part pour ma sœur et moi. Même si nous étions six à nourrir dans cette famille, j’étais la plus jeune, et bien sûr, je me sentais privilégiée de manger ce lapin, parce que je savais combien de sacrifices il représentait. Aujourd’hui, quand j’entends le mot lapin ou que j’en vois un, je pense à cette époque où je n’avais pas grand-chose à manger. C’est drôle, parce qu’en France, par exemple, c’est un plat gastronomique que les gens apprécient énormément.

Avoir ce morceau de lapin au dîner m’apportait la sécurité de savoir que je ne manquerais pas de nourriture. Ce morceau de lapin pour lequel mes parents se sacrifiaient était mon doudou, celui dont on avait le plus besoin dans un pays qui ne semblait finalement pas si sûr. En tant que citoyens roumains, on nous donnait la fausse impression d’être totalement en sécurité dans ce pays, ce que nous n’étions pas. Le parti communiste opprimait son peuple. J’étais trop jeune pour comprendre comment cela fonctionnait vraiment, mais je savais que quelque chose n’allait pas dans notre façon de vivre ; je ne savais juste pas quoi. Mes parents faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour éviter d’entraîner ma sœur et moi dans une vie de misère, mais je la ressentais à l’école. Mon institutrice avait le droit de nous frapper quand bon lui semblait. Cela faisait partie de la façon dont on élevait les enfants en Roumanie. Je vivais dans une peur constante à l’école, parce qu’être frappée par la maîtresse, devant toute la classe, était très humiliant. Ma seule lumière au bout du tunnel, en semaine, c’était de rentrer à la maison et de manger ce lapin. Chaque jour, je savais que je pouvais rentrer après l’école, et que ce lapin serait là, dans mon assiette, prêt à être mangé. Ce moment était tout à moi. Même si la viande était difficile à trouver, nous avions toujours quelque chose à manger, car l’aliment le plus courant était la pomme de terre. Aujourd’hui encore, je l’adore.

Le mot lapin symbolise la famille, parce que ma famille se réunissait pour ces repas. Avoir ce lapin, c’était organiser une petite fête. Chaque membre de la famille jouait un rôle dans ce rituel. En général, ma grand-mère le préparait dans la cuisine pendant que tout le monde se préparait. Une fois prêts, nous venions aider à mettre la table. Ensuite, nous nous rassemblions autour du four pour parler de notre journée. C’était un moment fait pour prendre des nouvelles de chacun. Un moment où ma tante malade sortait de son lit pour être avec nous, car ma tante était trisomique et ne pouvait pas faire ou dire grand-chose. Mais elle venait manger le lapin et les pommes de terre avec nous. Malheureusement, ma tante n’était pas du tout autonome. Certaines personnes atteintes de la même maladie étaient bien plus autonomes qu’elle ; mais ce n’était pas son cas, et ma grand-mère devait la nourrir à chaque fois. Ce sont des moments que je ne revivrai jamais, et ce petit lapin mort avait autant de sens pour moi.

Je reconnais et j’admets que notre langage pose des problèmes dans notre vie quotidienne. J’ai fini par comprendre pourquoi. La raison est très simple : nous sommes humains. Cela signifie précisément ce qui nous distingue des animaux : nous analysons chaque mot prononcé d’un point de vue très personnel. Si l’on me demandait, dans un restaurant français, si je veux goûter leur délicieux lapin à la crème, ma réponse serait non. Ce serait non, non pas parce que je n’aime pas ça, mais parce que cela me rappelle intensément cette période difficile de ma vie. La personne qui pose la question pourrait ne pas comprendre pourquoi et l’interpréter négativement. Elle pourrait penser que je fais des manières, et donner à mon « Non, merci » trop de sens, ou pas assez. Pourquoi, je me demande ? La réponse se trouve justement là.

Quand je parle à quelqu’un, je parle depuis mon passé, mon présent et, croyez-le ou non, mon avenir. C’est pourquoi le langage n’est pas un outil suffisant pour communiquer. Le langage nous trahit parce qu’on lui donne parfois bien plus de sens et d’importance qu’il ne le devrait, et parfois aucun. Le langage, en tant qu’outil de communication, se révèle à la fois trop et pas assez.

Andreea Mitro écrit des essais sur la maternité et l’appartenance, aux côtés de son fils. Son premier roman, ROU, qui se déroule pendant la révolution roumaine de décembre 1989, sortira bientôt.

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